Cette petite étude est dédiée aux Rabbins Pauline Bebe et Tom Cohen à l'occasion du Bat Mitzvah de Tali Marine Cohen.
I. Astrolâtrie.
Avec le temps, l'habitude de vénérer les planètes c'est tellement installée que les hommes crurent que les planètes étaient des dieux et ils oublièrent l'unique et vrai Dieu. Cet état des choses perdura jusqu'à l'entrée en scène du patriarche Abraham.
Ce récit renferme deux idées principales :
Au départ l'humanité est monothéiste.
Le polythéisme émane d'une erreur de jugement, cette erreur étant toujours la même, à savoir, que les planètes sont des dieux.
Nous sommes tous familiers avec la notion de que la Vérité, avec un grand V, est Universelle, avec un grand U, c'est-à-dire qu'il y a un seul Dieu vrai et unique. Peut-être nous sommes moins familiers avec ce que nous enseigne le Rambam au sujet du polythéisme, que l'Erreur est tout aussi universelle que la Vérité.
Le Rambam nous enseigne que le polythéisme, loin d'être pluriel ou diversifié, constitua un système de croyances (erronées) fixe et contraignant qui affligea toute l'humanité.
Cet enseignement est exposé avec encore plus de détail et précision dans le Guide des Egarés (troisième partie, chapitres XXIX et XXX) où le Rambam nous décrit le système de croyances qu'il désigne comme "la religion des Sabiens, religion qui embrassait toute la terre" (troisième partie, chapitre XXIX p. 222).
Les notes de S. Munk, le traducteur au français du Guide, font penser que le Rambam se trompe en faisant l'amalgame des croyances païennes. Or il ne s'agit pas d'un amalgame mais d'une position doctrinaire précise et réfléchie : A la base il n'y a qu'une seule forme d'idolâtrie, le culte des sept planètes ou astres, l'astrolâtrie.
Le débat scientifique sur si cette astrolâtrie universelle a vraiment existé n'est pas prioritaire pour cette étude, ni pour la pensée du Rambam, toutefois il mérite que nous lui consacrions quelques mots :
Dans son volumineux traité sur l'Origine de tous les Cultes, ou la Religion universelle, paru en 1794, Charles-François Dupuis fait une liste de faits qui témoignent de cette astrolâtrie universelle :
"…le chandelier à sept branches, qui représentait le système planétaire dans le temple de Jérusalem ; les sept enceintes du temple ; celles de la ville d'Ecbatane, également au nombre de sept, et teintes de couleurs affectées aux planètes ; les sept portes de Tantre de Mithra ou du Soleil ; les sept étages de la tour de Babylone, surmontés d'un huitième qui représentait le ciel, et qui servait de temple à Jupiter; les sept portes de la ville de Thèbes, portant chacune le nom d'une planète ; la flûte aux sept tuyaux, mise entre les mains du dieu qui représente le grand tout ou la nature, Pan; la lyre aux sept cordes, touchée par Apollon ou par le dieu du Soleil ; le livre des destins, composé de sept tablettes ; les sept anneaux prophétiques des brahmanes où était gravé le nom d'une planète ; les sept pierres consacrées aux mêmes planètes en Laconie; la division en sept castes adoptée par les Egyptiens et les Indiens dès la plus haute antiquité ; les sept idoles que les bonzes portent tous les ans en pompe dans sept temples différents; les sept voyelles mystiques qui formaient la formule sacrée, proférée dans les temples des planètes ; les sept pyrées ou autels du monument de Mithra; les sept Amschaspands ou grands génies, invoqués par les Perses ; les sept archanges des Chaldéens et des Juifs ; les sept tours résonnantes de l'ancienne Byzance ; la semaine chez tous les peuples ou la période de sept jours consacrés chacun à une planète; la période de sept fois sept ans chez les Juifs; les sept sacrements chez les chrétiens,
etc…"
Le principal ouvrage qui sert de source au Rambam pour sa connaissance sur la religion des Sabiens est la traduction arabe du Livre de l'Agriculture Nabatéenne. (Les nabatéens étaient un peuple probablement sémite qui habitait le sud de l'actuelle Jordanie, leur capitale était Petra, ville aux vestiges archéologiques célèbres).
En décrivant ce culte, le Rambam affirme : "…ils élevèrent des statues aux planètes, des statues d'or au soleil et des statues d'argent à la lune, et ils distribuèrent les métaux et les climats aux planètes, disant que telle planète est le Dieu de tel climat…". Dans ses notes à ce texte, Munk explique : "…ils assignèrent à chaque planète l'un des sept métaux et des sept climats, attribuant à chaque planète une influence sur l'un des climats, et, comme les alchimistes du moyen âge, une participation à la formation des métaux. Les écrivains orientaux comptent sept métaux, qui sont : l'or, l'argent, le cuivre, le plomb, le fer, l'étain et un 7ème appelé le Khar-sini (fer de Chine)… "
Cette idée d'une primitive religion astrolâtre universelle n'a jamais été admise par les anthropologues. Déjà au début du XIXème, en 1807, Jacques-Antoine Dulaure dans son œuvre Des cultes qui ont précédé et amené l'idolâtrie ou l'adoration des figures , tout en concédant que l'astrolâtrie ait pu être très répandue, reprocha à Dupuis de surestimer les connaissances astronomiques que les primitifs de toutes les latitudes auraient pu avoir, affirmant qu'il était invraisemblable que des peuples n'ayant pas d'agriculture aient éprouvé le besoin connaître les cieux ou aient eu les moyens de le faire.
On pourrait répondre à ces objections en disant que les anciens n'ayant pas internet, ni télé, ni cinémas avaient tout le loisir pour contempler le merveilleux spectacle du ciel étoilé qui s'offrait à eux.
Une chose certaine est que le Rambam affirme de manière claire dans le Mishné Torah et le Guide qu'il y a eu une astrolâtrie universelle, la religion des Sabiens. Il est tout aussi certain que le but du Rambam n'est pas de spéculer sur l'origine historique des religions mais de transmettre un enseignement fondamental et profond sur la Torah qu'on peut définir en trois étapes :
1.L'état originel de l'humanité est d'être monothéiste (de Adam et Eve jusqu'à Enoch).
Des errements de l'esprit rendent l'humanité idolâtre et polythéiste et l'amènent à l'oubli du Dieu vrai (d'Enoch jusqu'à Abraham).
Un parcours tortueux et difficile permet à l'humanité de surmonter cette erreur, détruire les idoles et retrouver la vraie religion du Dieu unique (à partir d'Abraham).
Nous pouvons schématiser encore plus ce cheminement :
Vérité → Erreur et oubli → Destruction de l'Erreur et retour à la Vérité.
Et encore : Connaissance → Amnésie → Anamnèse
Les lecteurs attentifs de la Thora sont sidérés par le fait qu'avec Abraham, l'histoire ne fait que recommencer et ceci constitue l'un des plus grands mystères de la Torah, mystères dont par ailleurs la Torah n'est pas avare.
Abraham rompt avec le polythéisme et noue une alliance avec le vrai Dieu, alliance qu'il imposera à son entourage et à sa descendance.
A partir de la merveilleuse histoire de Joseph et d'une grave disette en terre de Canaan, la descendance d'Abraham s'installe en Egypte, oublie de retourner à Canaan, oublie l'Alliance avec le Dieu vrai (abandonne la circoncision) et devient idolâtre (La Hagada de Pessah explique עֲבָדִים הָיִינוּ "nous étions des esclaves" par עוֹבְדֵי עֲבוֹדָה זָרָה הָיוּ אֲבוֹתֵינוּ "ils étaient idolâtres").
Ils s'écouleront des siècles avant l'entrée en scène de Moïse qui ramènera, avec beaucoup des résistances et des péripéties, la descendance d'Abraham au retour au culte du Dieu vrai et à la terre promise.
Nous retrouvons le cycle :
Connaissance → Amnésie → Anamnèse.
Ceux qui ont suivi notre étude sur le Pardèss savent que le Rambam, comme le démontra Leo Strauss, est un auteur ésotérique qui pour des raisons halakhiques se trouve dans la nécessité d'exprimer ses idées par des déguisements. Ceci vaut en particulier pour ses très abondantes références à Aristote (le Rambam est considéré par tous comme un grand aristotélicien) qui pour la plupart n'ont d'autre but que déguiser la nature profondément platonicienne de l'enseignement du Guide.
La doctrine philosophique sous-jacente à l'enseignement du Rambam nous la trouvons dans le Ménon (86b) où Socrate affirme que l'âme est immortelle et soumise à de réincarnations répétées. L'âme héberge toutes les connaissances depuis l'éternité mais le choc de la naissance provoque leur oubli (amnésie), ce que l'âme croit apprendre n'est que le rappel (anamnèse) de ce qu'elle savait d'avant la naissance. Mais comme l'explique l'allégorie de la caverne (République, VII, 514a1-517a7) le corps et ses perceptions sensorielles, ses facultés imaginatives, empêchent l'âme d'accéder à la anamnèse.
Si le Rambam avait été aristotélicien il aurait enseigné tout le contraire, il aurait enseigné que la connaissance du vrai ne peut être atteinte que par l'exercice des facultés sensorielles.
Rappelons ici que le Guide commence par la critique de l'anthropomorphisme. Le Rambam nous démontre que par l'emploi de nos facultés sensorielles (imagination) nous ne pouvons comprendre Dieu ni rien lui concernant. Que toutes le actions et attributs divins dont nous parle la Torah ne sont que des ombres de la même nature que celles que devaient contempler les esclaves enchaînés dans la caverne de l'allégorie de Platon.
Les deux enseignement fondamentaux du Guide sont le récit de la création ( מעשה ברשית) et le récit du chariot céleste ( מעשה מרכבה) : Après ce que nous venons d'exposer, on comprend mieux que l'action de créer, action éminemment humaine car nous commençons à créer des choses dès la maternelle, voir avant, n'est qu'une métaphore quand elle s'applique à Dieu, une métaphore qui formule une intuition concernant Dieu et dont nous ne pourrons jamais atteindre la compréhension par l'usage de notre imagination et de nos facultés sensorielles.
Il en va de même pour la Providence Divine. Nous savons tous ce que c'est que la providence. Pour survivre nous avions forcement eu à faire à de personnes qui ont pourvu à nos besoins. Nous pourvoyons tous, bien que mal, à nos besoins et ceux d'autrui mais quand nous attribuons cette action, humaine et animale, à Dieu nous faisons usage d'une métaphore qui exprime l'intuition d'une connaissance que nous ne pouvons pas atteindre par notre imagination.
La Torah nous enseigne, avec les parcours d'Abraham et Moïse, parmi d'autres, l'effort que chacun de nous doit accomplir pour dépasser les obstacles que notre imagination et nos facultés sensorielles opposent à notre compréhension du seul Dieu vrai et unique.
II. Astrologie.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, et en contradiction apparente avec ce que nous venons de dire au sujet de l'astrolâtrie, la tradition juive admet l'astrologie, c'est-à-dire la croyance dans l'influence exercée par les astres.
Le Midrash Béréshit Rabbah (XLIV 10) sur Béréshit 15:3 : "Certes, disait Abram, tu ne m’as pas donné de postérité..." affirme : "Rabbi Samuel ben Isaac a commenté : [Abraham dit : ] Ma destinée planétaire (מזל) m'oppresse et me dit "Tu ne pourras pas concevoir d'enfant". Le Saint Béni Soit-Il lui dit : "qu'il soit comme tu dis, Abram et Saraï ne peuvent pas concevoir mais Abraham et Sarah peuvent concevoir."
On voit clairement que Dieu ne nie pas l'influence des astres et qu'il change les noms pour déjouer cette influence.
Pourtant le Traité Shabbat (156a et b) du Talmud Bavli affirme qu'Israël n'est pas soumis à l'influence des astres (אין מזל לישראל) :
Rabbi Hanina a dit : L'influence des planètes (מזל) donne de la sagesse et l'influence des planètes donne de la richesse et Israël se trouve sous l'influence des planètes. Rabbi Johanan affirma que Israël est immune à l'influence des planètes… Comment savons-nous qu'Israël est immune à l'influence des planètes ? Nous le savons parce il a été dit : " Voici ce que dit l'Eternel: "N'adoptez pas les pratiques des nations, ni tremblez devant les signes célestes parce que les nations tremblent devant eux…" (Jérémie 10:2). Les nations tremblent devant les signes célestes mais Israël ne tremble pas.
Rab Judah a dit au nom de Rab : Comment savons-nous qu'Israël est immune à l'influence des planètes ? Nous le savons parce il a été dit : " Il le fit sortir en plein air…" (Béréshit 15:5). Abraham a plaidé devant Saint Béni Soit-Il "Maître de l'Univers ! Quelqu'un né dans ma maison est mon héritier" Dieu répondit "Ce n'est pas ainsi, ton héritier sortira de tes propres entrailles". "Maître de l'Univers !" répondit Abraham : "J'ai regardé ma constellation et j'ai trouvé que je ne suis pas destiné à concevoir d'enfant", "Arrête de regarder ta planète car Israël est libre des influences planétaires. Quel est ton calcul ? Parce que Jupiter (צדק) est à l'Ouest ? (Isaïe 41:2) Je vais le retourner et le remettre à l'Est."
Que nous soyons sous l'influence des astres ou pas, que nous croyons dans l'astrologie ou pas, nous sommes tous pour souhaiter un chaleureux מזל טוב à Tali Marine Cohen et à toute sa famille.
A Paris, le 21 Sivan 5768

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