mercredi 23 octobre 2013

L'enseignement du Pardèss dans "Le Guide des Egarés" (2007)


                                                                                              Richard Preschel
דְּבַשׁ וְחָלָב תַּחַת לְשׁוֹנֵךְ
(4:11 יר הַשִּׁירִיםשִׁ)

Résumé : Le Pardèss est la partie ésotérique de la Torah, interdite à la publication. Pourtant, Maïmonide, poussé par les dramatiques circonstances de son temps, a trouvé les moyens de mettre par écrit cette tradition sans transgresser la Loi.

A l’époque de Maïmonide le judaïsme d’Europe, y compris celui de son Espagne natale, était au bord d’une totale annihilation. Maïmonide naquit peu après la première Croisade et fut contemporain des trois suivantes. Aucun désastre d’une telle magnitude n’avait auparavant frappé les juifs. Même dans son Andalousie natale, pourtant à l’abri des Croisades, les juifs furent contraints par les fanatiques Almohades à choisir entre la conversion à l’Islam et l’exile.

Tout comme les survivants de la Shoah et leurs descendants, les juifs du siècle XII durent se questionner sur le sens des épreuves que leur imposa l’histoire et sur la place de l’intervention divine[1]. Dans ce contexte Maïmonide était convaincu que le judaïsme risquait de disparaître dans la mesure où les conditions matérielles de sa survie ne pourraient plus être assurées[2].

L’existence du judaïsme dépend fondamentalement de l’étude et transmission de la Torah, plus précisément du Talmud. Or, le fonctionnement des écoles talmudiques, qui assurent cette étude et transmission, exige un minimum de stabilité politique impossible à atteindre au milieu des persécutions de l’époque.

L’intensification des persécutions anti-juives à l’échelle planétaire explique pourquoi les principales œuvres de Maïmonide ont comme but de permettre la transmission de l’essentiel du Talmud même en absence d’écoles talmudiques.

Rappelons que, comme son nom l’indique, la Torah Orale n’a pas de vocation d’être transmise par écrit. Le Talmud de Babylone[3], précise qu’il est interdit de répéter par cœur ce qui est écrit dans la Torah et il est interdit de lire ce qu’on a appris oralement.

Ce ne sont que des raisons de force majeure qui ont poussé nos Sages à fixer la tradition orale par écrit. Dans la mesure où les conditions politiques ne permettaient plus la transmission orale, nos Sages furent confrontés au dilemme de laisser disparaître cette tradition ou de commettre la transgression de la mettre par écrit, nos sages ont pris cette dernière option : …il est préférable qu’une lettre de la Torah soit violée à que toute la Torah soit oubliée[4].

  • La fixation de la Mishna, noyau central du Talmud, a été faite par Rabbi Judah le Prince au IIème siècle de notre ère suite à la destruction du judaïsme palestinien provoquée par la défaite de Bar Kokhba dans la guerre contre la Rome d'Hadrien.
  • La Guémara, commentaire autour de la Mishna, fut fixée trois siècles plus tard par Rav Ashi, Ravina et Ravina II suite aux féroces persécutions que les rois sassanides (Yezdegerd II. et Firuz) menèrent contre les juifs babyloniens.

A l’époque de Maïmonide la situation des juifs était tellement dégradée que la possibilité d’enseigner la Torah Orale était compromise, même  ayant été fixée par écrit depuis des siècles. En réponse à cette grave crise historique, Maïmonide réalise dans son Mishnéh Torah, le premier recueil exhaustif et systématisé de toutes les halakhot. La concision du Mishnéh Torah il l’obtient au prix de l’exclusion de tous les débats halakhiques et des aggadoth du Talmud.

Rappelons que les débats halakhiques du Talmud contiennent les conditions de formulation des lois tandis que les aggadoth du Talmud contiennent le sens de ces lois, leur raison d’être.

Logiquement Maïmonide aurait dû composer un recueil synthétique des aggadoth qui fusse complémentaire du Mishnéh Torah. S'il ne l’a pas fait c'est parce qu'il ne pouvait pas le faire car la Loi interdit la publication et la mise par écrit du noyau de cette tradition : la Torah secrète ou Pardèss constituée par le Récit de l’Origine (Ma’aseh Béréchit) et le Récit du Chariot (Ma’aseh Merkavah).

Insistons sur le point précédant parce qu'il est central pour cet exposé :
En plus de la Torah orale, fixée par écrit dans le Talmud, qui constitue un enseignement publique exotérique il y a une Torah Orale secrète ésotérique qui ne peut être transmise qu'en privé par un maître à un seul élève à la fois et tenant compte de nombre de restrictions. Or cet enseignement ésotérique est le cœur même de l’aggadah et renferme le sens ultime et la raison d’être de tout le système de mitsvoth exposé dans le Mishnéh Torah.

D'une part Maïmonide ne peut pas commettre une violation aussi grave que la publication de la Torah secrète et d'une autre il ne peut pas laisser cet enseignement secret disparaître car il est essentiel à la perpétuation du judaïsme. En d’autres termes, Maïmonide se trouve face au dilemme de violer la Loi pour la préserver, il va résoudre ce dilemme en trouvant moyen de transmettre cette tradition tout en respectant l’interdit de sa transmission : le résultat est cette grande œuvre de génie, atypique et inclassable qui est le Le Guide des Egarés.

La Mishna Haguigah[5] et la Guemara lui correspondant[6] qui traitent de l’interdit et de la méthode très spéciale à utiliser pour l’enseignement du Récit du Chariot, précise que cet enseignement doit s’adresser à une seule personne, digne de le recevoir et capable de le comprendre par elle-même, de sorte que le maître procédera par des insinuations et communiquera seulement les grandes lignes laissant à l’élève la tâche de le compléter.

Pour satisfaire le commandement que l'enseignement doit s'adresser à une seule personne, Maïmonide rédige le Guide dans un style pséudo-épistolaire. Dans la dédicace de l'œuvre, Maïmonide explique que le Guide ne s’adresse qu’à une seule personne, un disciple de mérite qui dut partir en exile pour échapper aux persécutions. Le Guide est rédigé comme une conversation. Maïmonide se réfère à cette œuvre avec le terme arabe Maqâla qui peut vouloir dire traité mais dont le sens premier est conversation. Le Guide est ainsi présente comme le substitut d'une conversation en tête à tête.

Maïmonide sait que cette mesure n'est pas suffisante pour contourner l'interdit de rendre public l'enseignement secret du Pardèss,  en définitive il ne le rend pas public car, concernant cet enseignement, chaque chose qu'il affirme ou insinue dans un endroit de l'œuvre il le contredit ailleurs, tantôt dans la même page, tantôt dans un autre chapitre ou dans une autre section. Ceci revient à ne rien enseigner sur le Pardèss car, selon la logique, celui qui affirme et nie une chose  n'a rien dit sur la chose en question. Parmi les affirmations contradictoires que Maïmonide propose c'est au lecteur de choisir quelle est la bonne.

Maïmonide développe plusieurs tactiques additionnelles afin de décourager les lecteurs qui ne sont pas visés par son enseignement et, à défaut d'y parvenir, les mettre sur une fausse route en les laissant croire qu'ils lisent une sorte de traité théologico-philosophique qui cherche à justifier le judaïsme dans le cadre de la raison aristotélicienne.

Nous nous trouvons ainsi devant le cas singulier d'une oeuvre méticuleuse où rien n'est laissé au hasard et qui pourtant est truffée de diversions, digressions, pièges de toutes sortes et où le sujet principal, c'est-à-dire le Pardèss, est exposé d'une manière déguisée, désordonnée et éparpillée.

Pourquoi Maïmonide entreprit un travail aussi monumental afin de composer un ouvrage voué à être peu compris ? Contrairement à la lecture du Mishnéh Torah, ouvrage destiné à tous, jeunes ou vieux, intelligents ou sots -car nul n'est sensé méconnaître la Loi et parce que cette connaissance est indispensable à l'exercice du culte, la lecture du Guide n'est pas indispensable à la pratique du judaïsme, le Guide s'adresse seulement aux perplexes capables de comprendre par eux mêmes.

L'enseignement du Guide, bien que n'étant pas indispensable pour la pratique du judaïsme peut pourtant, dans certaines conditions historiques, telles que celles vécues par Maïmonide ou les nôtres, être indispensable à la survie du judaïsme. Car la leçon fondamentale du Pardèss est l'amour inconditionnel que nous devons vouer à l'Eternel. L'enseignement ésotérique du Récit de la Création affirme cet amour même si rien dans notre connaissance de la nature nous amène à croire qu'il ait eu une création du monde,  l'enseignement ésotérique du Récit du Chariot affirme cet amour même si rien dans notre connaissance de l'histoire et dans notre expérience personnelle nous amène à croire dans la Providence divine. En d'autres termes : Ne pas croire que l'Eternel créa le Monde et/ou ne pas croire que l'Eternel intervient dans l'histoire ne serait pas une raison suffisante pour cesser d'être juif.

Si le judaïsme n'est pas toujours basé sur la simple croyance, quel est alors son fondement ? C'est à chacun de le découvrir à condition qu'il soit capable de s'initier à l'étude du Pardèss. Etude que, de par sa nature secrète ne peut être qu'individuelle et intime.

L'étude du Guide des Egarés est réservée à l'autodidacte. Elle lui permet d'établir un dialogue individuel avec Maïmonide qui lui apporte des éléments pour entretenir la flamme du judaïsme malgré les pires conditions de doute et de perplexité, elle lui apporte aussi des Lumières, non pas celles de l'Encyclopédie mais plutôt celles de Hannoukah, des lumières à contempler, dont on n'a  pas le droit de se servir, et dans le cas du Pardèss, dont on ne pourrait  pas se servir même si on le voulait[7].

Tout comme les lumières de Hannoukah,  le Guide des Egarés est une des plus grandes expressions du génie rabbinique de tous les temps.


SOURCES :

1.      Cette note c'est très largement inspiré d'un article de Leo Strauss (1899-1973) The Literary Character of The Guide for the Pexplexed, paru pour la première fois en 1941. J'ai pris connaissance de cet article vers la fin des années 70 en lisant L'instance de la lettre ou la raison depuis Freud de J. Lacan, qui le cite.
2.      La meilleure introduction et vue d'ensemble de l'oeuvre de Maïmonide et de sa signification pour le judaïsme, a été faite par Yechayahou Leibowitz (1903-1994) dans une série de conférences radiophoniques à l'intention des soldats israéliens et qui est finalement parue comme livre en 1980 sous le titre La Foi de Maïmonide.
Je ne saurais trop en conseiller la lecture.
3.      Pour la lecture du Guide prenez l'édition de Maisonneuve & Larose et évitez l'édition Verdier qui en a mutilé l'appareil critique.

AUTRES LECTURES :

1.      Du même Leo Strauss vous lirez avec profit Persecution and the Art of Writing, paru aussi en 1941 et également son How To Begin To Study The Guide Of The Perplexed paru en 1962.
  1. Shlomo Pinès (1908-1990), ami de Strauss et traducteur à l'anglais du Guide, a publié en 1963 un essai introduction à l'intention des étudiants de philosophie : The philosophical sources for The Guide of the Perplexed.
  2. Un ouvrage plus récent et plus poétique sur le même sujet est Homo Mysticus (1999) par José Faur qui fut professeur de mon frère à l'institut Spertus (Chicago).
COMMENTAIRES POSTERIEURS (2012):

La critique mystique de l'œuvre de Maimonide existait déjà de son vivant et ensuite par les immenses critiques que lui adresse Nahmanide et la longue nuit de l'obscurantisme kabbalistique qui persiste jusqu'a nos jours.
Même si j'ai abandonné le sujet depuis belle lurette, je suis curieux des critiques qu'on ait pu adresser à Strauss ou a Leibowitz, parce que bien qu'ils aient partagé un même objet d'étude (Le Guide…) rien d'autre les unissait.
Strauss n'avait qu'un intérêt limité pour le judaïsme, son sujet était la philosophie européenne médiévale (Maimonides, Al Farabi) et son influence sur certains auteurs de l'âge classique (Spinoza, Hobbes, Machiavel, Marsilius de Padua …).
Leibowitz avait un tout autre problème, concilier la stricte éducation juive qu'il avait reçu dans le milieu mitnaged dans la "Jérusalem du Nord" qui était Vilna, avec le Sionisme et, plus difficile encore, avec la neurophysiologie et les science de la nature en général. Je crois qu'il n'a jamais eu d'échange entre eux et très probablement ils ne connaissaient pas leurs œuvres réciproques.
Les conclusions de Strauss et Leibowitz ne sont pas le mêmes :
Pour Leibowitz Le Guide est la théorie qui explique le préceptes pratiques du Mishné Torah et qui amènent Leibowitz à une conclusion: même si tout les mitsvot son également importantes, la mitsva de l'étude de la Torah est la plus importante de toutes. Selon Leibowitz Le Guide affirme la supériorité de la raison sur la pratique et sur la mystique, la principale tâche de l'homme étant la compréhension de la Torah.
Pour Strauss, Maïmonide est un modèle de choix pour démontrer comment on peut dire des choses "entre les lignes", comment ce qui est halkhiquement interdit de dire, peut être dit d'une manière détournée, camouflée.
C'est la connaissance de la lecture de Strauss qui permet au professeur Faur (1998) d'affirmer que Maïmonide réellement était un mystique –qui vous fait croire qu'il est rationaliste, un platonicien –qui vous fait croire qu'il est aristotélicien, un rabbin –qui vous fait croire qu'il es un philosophe.
J'ai publié ce texte su le site de la CJL, il devait être la version écrite d'un shiur que je devais faire pour la veillée d'études de Chavouot, et j'y ai renoncé parce qu'on m'avait programmé au milieu de la nuit, où mon oreiller a été le seul à profiter des lumières que je voulais partager.


Leibowitz était très didactique. Ses plus grand efforts étaient orientés à se faire comprendre le mieux possible et par le plus grand nombre.
Par contre, Strauss, dès sa thèse Die Religionskritik Spinozas, écrite à 31 ans, son style est déjà difficile, tout comme l'est son sujet le Tractatus de Spinoza. Mais encore à l'époque, la très libérale République de Weimar, l'Université allemande était contrôle par les églises, et une profession ouverte d'athéisme lui aurait empêche d'obtenir le doctorat (qui peu après lui a sauvé la vie en lui permettant d'émigrer aux USA en 34). Dans cette thèse Strauss affirme que le panthéisme de Spinoza n'est qu'un déguisement de son athéisme (que Spinoza non plus ne pouvait pas exprimer publiquement à son époque). Dans ce début des années 30 il était très incitateur d'antisémitisme qu'un philosophe juif se déclare athée, parce que le les antisémites affirment que la religion juive est une religion athée. Cette thèse de la "religion athée" est antérieure au nazisme, elle a été énoncée avec force par Paul Lagarde (fin 19ème), un orientaliste allemand qui devient fondateur du mouvement "Volkisch" qui définit l'ambiance idéologique dans laquelle les futurs nazis grandiront, dont l'argument central était: "Les juifs sont athées. Pour preuve le premier livre de la Bible qui parle des juifs, le Livre d'Esther, ne mentionne pas Dieu. Conclusion: Le judaïsme est une conspiration tribale, leur religion est un instrument pour garder la cohésion interne et pour faire croire aux autres que ce n'est qu'une religion".
Dans cette thèse Strauss parle déjà, en forme déguisée, entre lignes, de son propre athéisme. En parlant de Spinoza, Strauss dit qu'on ne peut à la fois être religieux et philosophe, et Strauss a clairement choisi la philosophie contre la religion.
Dans les USA de 1952, quand Strauss publie "Persecution and the Art of Writing" qui contient l'étude "The Literary Character of The Guide for the Perplexed" (1941) il très inquiet par les persécutions maccarthistes qui font rage dans les universités américaines. Donc, Strauss s'est toujours exprimé de manière ésotérique au risque d'être mal compris. Et Leibowitz, malgré tout le mal qu'il s'était donné, a aussi été souvent mal compris, et incompris, à juste titre, mais cela est déjà un autre sujet.



Il existe aussi une lecture du Guide qui a permis à certains de supposer que Maïmonide était athée. Je ne suis pas d'accord parce que pour Maïmonide lui-même la question de l'existence de Dieu n'était pas un problème, le rapport entre le Rambam (Osgood) et Dieu (Daphné) est parfaitement décrit dans la réponse qui ferme le film "Certains l'aiment chaud" : Dieu (Daphné) dit "You don't understand, Rambam, I DON'T EXIST" et Rambam (Osgood) répond, "Well.. nobody's perfect".


[1] "…la conscience d’une partie des fils de notre peuple est absente et embrouillée, leur cœur chavire, le doute les prend, leur raison est embrouillée…"            Maïmonide, Epître au Yémen p.112
[2] …la persécution s’étend pour nous d’une extrémité du monde à l’autre … ibid. supra p. 111
[3] Traité T’murah 14b
[4] Ibid. supra
[5] 2:1
[6] TB Haguigah 11b et 13b
[7] mon but est (de faire en sorte) que les vérités y soient entrevues, et qu’ensuite elles se dérobent, afin de ne pas être en opposition avec le but divin, auquel d’ailleurs il serait impossible de s’opposer…  Guide I p 10 supra. Cette affirmation renferme un paradoxe : Pourquoi la Torah nous interdit quelque chose d'impossible ?

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire