mercredi 30 septembre 2015

L'ordalie des eaux amères

B’midbar (Nombres) 5:11-31





17 "et le sacrificateur prendra de l’eau sainte dans un vase de terre, et le sacrificateur prendra de la poussière qui sera sur le sol du tabernacle, et la mettra dans l’eau."
...
21 "alors le sacrificateur adjurera la femme avec un serment d’exécration, et le sacrificateur dira à la femme :
Que l’Éternel fasse de toi une exécration et un serment, au milieu de ton peuple, l’Éternel faisant dessécher ta hanche et enfler ton ventre ; ..."
23. Le desservant écrit ces imprécations dans l’acte et les efface dans les eaux amères.
...
27 Quand il lui aura fait boire les eaux, il arrivera que, si elle s’est rendue impure et qu’elle ait été infidèle à son mari, les eaux qui apportent la malédiction entreront en elle pour être amères, et son ventre enflera, et sa hanche se desséchera : et la femme sera une exécration au milieu de son peuple.

Ce commandement, qui rivalise en étrangeté avec celui de la vache rousse, est unique dans la Torah parce, comme le souligne Ramban (Nahmanide), c’est le seul commandement qui nécessite l’intervention divine, c’est-à-dire du miracle. Aussi c’est la seule épreuve qu’on trouve dans la Torah qui ressemble aux ordalies de l’antiquité et du moyen-âge.

Il faudrait certes un miracle ou une extraordinaire suggestion psychosomatique pour que ces eaux chimiquement inoffensives (composées d’eau lustrale, poussière du tabernacle et un peu d’encre) produisent les effets décrits dans la Mishna (Sota III:3) :
"...A peine elle commence à boire que son visage devient jaune, ses yeux deviennent protubérants et ses veines gonflent..."

Le Midrash Bamidbar Rabbah (IX : 21) en donne une description plus riche en couleurs (au sens propre) :
"...Si elle était blanche elle deviendrait noire, si elle était verte elle deviendrait rouge, sa bouche produirait une odeur fétide, son cou gonflerait, elle souffrirait de gonorrhée, elle se sentirait enflée et vaseuse"

D’après le Talmud Babvli Sotah 47b pour que ces eaux fassent leur effet il fallait que l’époux soupçonneux n’ait rien à se reprocher de son coté. C’est ainsi que les sages ont compris "...l’homme sera exempt d’iniquité." (Nombres 5:31) :
Rabbi Eleazar a dit : ...Si vous êtes scrupuleux envers vous-mêmes l’eau éprouvera vos femmes, autrement elle n’éprouvera pas vos femmes.
On ignore combien de femmes ont été l’objet de cette ordalie. Il semble que le but de la procédure était plutôt dissuasif et visait à amener la femme à avouer sa faute (ce qui permettait le divorce dans des conditions très favorables à l’époux) sans arriver à l’absorption du breuvage.

D’après la Mishna (Sota IX:9) l’application de ce commandement a été abolie par rabbi Iokhanan ben Zakai. Mais en fait il ne pouvait plus être appliqué depuis la destruction du 1er Temple, car cette ordalie qui nécessita de l’eau sainte (du kiyyor), de la poussière du Tabernacle et le 2ᵉ Temple n'avait pas de Tabernacle.

Les ordalies, si choquantes pour notre esprit, étaient courantes dans l’antiquité. En Europe elles n’ont été abolies par l’Eglise qu’en 1215 (sous la papauté d’Innocent III -Concile de Lateran IV, canon 19).

Des ordalies concernant les femmes adultères existaient en Mésopotamie. La loi 132 du Code de Hammurapi a des points communs avec la Torah : "Si l’épouse d’un homme a été montrée du doit à cause d’un autre mâle, mais si elle n’a pas été surprise alors qu’elle couchait avec un autre mâle, pour son mari elle devra plonger dans le Fleuve." Elle était coupable si elle coulait, innocente si elle flottait.

Néanmoins et sans vouloir être apologétique, ce n’est pas du tout mon style, il y a une différence fondamentale entre l’épreuve des eaux amères ordonnée par la Torah et les ordalies des africains, mésopotamiens et européens (médiévaux) basées respectivement sur le poison, la noyade, le feu ou la bataille qui sont évidement physiquement nuisibles tandis que l’eau amère prescrite par la Torah est physiquement inoffensive et son effet ne peut être que miraculeux ou psychosomatique (effet placebo).

L’eau amère était teinte par un bulletin écrit par le pontife et effacé par lui-même en l’infusant dans l’eau. D’après la Tora le texte inscrit était : "Que l’Éternel fasse de toi un sujet d’imprécation et de serment au milieu de ton peuple, en faisant lui l’Éternel dépérir ton flanc et gonfler ton ventre ; et que ces eaux de malédiction s’introduisent dans tes entrailles, pour faire gonfler le ventre et dépérir le flanc !". Or la fabrication de cette eau amère exige la violation d’un commandement négatif de la Torah, l’interdit d’effacer le Nom Divin (Tétragramme). Ce commandement négatif est déduit par le Talmud Bavli Makkot 22a du Deutéronome 12:4, c’est le commandement négatif 65 dans la nomenclature du Sefer Ha’mitsvot de Maïmonide.

Bien qu’on puisse violer des commandements négatifs pour exécuter des commandements positifs (autres exemples : mélanger du lin et de la laine pour faire des fringes, exécuter des travaux interdits le Shabbat pour faire une circoncision), les Sages du Talmud expliquent que les prêtres étaient très réticents à effacer le Tétragramme, et que s’ils arrivaient à ce stade de l’épreuve il était inéluctable que la femme soupçonnée d’adultère boive la préparation.

Rachi et Ramban, parmi d’autres, affirment que l’eau n’était pas amère. Elle devenait ainsi seulement si la femme que la buvait était coupable.


Préparations semblables aux eaux amères dans d’autres cultures :


Frazer (Folk-lore in the Old Testament ; studies in comparative religion-, legend and law, Vol. III, Chapître V " The Bitter Water") cite des nombreux exemples de préparations semblables à celle des eaux amères. A l’exception du cas du Japon où on obligeait les personnes accusées d’un crime à boire une eau dans laquelle avait macéré un papier inscrit avec certains caractères mystérieux, en croyant que l’eau teintée par ce procédé tourmenterait l’accusé dans ses entrailles jusqu’à qu’il avoue son crime, les autres exemples portent sur des eaux aux effets bénéfiques (vrais ou supposés) :
• En Sénégambie le médecin indigène écrit des versets du Coran sur une planche en bois pour ensuite la rincer et donner à boire au patient l’infusion résultante. Le patient absorbe ainsi l’influence bénie des mots sacrés contenus dans l’eau sale.
• Au Maroc, quelqu’un qui veut s’assurer l’amour d’une personne achètera d’un prêtre un charme d’amour écrit sur papier, plongera ce papier dans l’eau et donnera cette eau à boire à la personne qui est l’objet insoupçonné de sa passion. L’effet espéré est que l’amour devienne réciproque.
• En Egypte la façon la plus acceptée de faire disparaître des maladies par charme est d’écrire certain passages du Coran sur la surface interne d’une tasse ou d’un bol en terre cuite et ajouter de l’eau et l’agiter pour effacer le texte et ensuite faire boire cette eau au patient à qui les mots sacrés et tout leur effet bénéfique auront été transférés par ce simple procédé.
• Au Tibet, manger un papier sur lequel un charme a été écrit est une méthode banale pour soigner des maladies. Il y a une méthode un peu plus raffinée, mais tout aussi efficace, qui consiste à refléter l’écriture sur un miroir, laver le miroir et donner à boire au malade l’eau de lavage.
• En Chine on utilise des charmes pour soigner les malades, soit en les écrivant sur des feuilles qui seront ensuite infusées dans un liquide ou en les écrivant sur du papier qui ensuite sera brûlé et réduit en cendres qui seront mélangés dans une boisson que le patient devra avaler.
• Au Viêt-Nam les prêtres connaissent certains symboles qu’ils utilisent pour la cure de diverses maladies. Par exemple, si un homme souffre de coliques et d’une inflammation des intestins, le prêtre écrira les symboles correspondant à ces symptômes avec des lettres rouges sur du papier jaune, il brûlera ce papier et en jettera les cendres dans un bol d’eau froide qu’il donnera à boire au patient. Pour d’autres maladies le papier peut être rouge et les signes noirs mais l’efficacité de la cure sera la même.

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